Claudio Mutti (article publié dans Pagine Libere, Rome, mars 1996)

PragaPendant l’année 1938, à une date que nous ignorons, l’Ahnenerbe faisait parvenir au Reichsführer Heinrich Himmler un rapport secret sur les activités du Baron Evola qui se terminait par l’injonction suivante: “Empêcher toutes pressions qu’il pourrait exercer dans l’avenir sur le dirigeants et les fonctionnaires du parti comme de l’Etat; faire surveiller ses activités de propagande dans les pays voisins” (cf. le document édité par B. Zoratto dans L’Italia Settimanale du 9 février 1994 et intitulé “Fermate Evola. Firmato SS”). Par ailleurs, on peut donner raison à Piero Di Vona qui, dans son livre Evola, Guénon, De Giorgio (Ed. Borzano, 1993), démontrer que les rapports entre Evola et le IIIième Reich ont été fort “compliqués et obscurs”; toutefois, du fait qu’Evola ait été soupçonné de pouvoir “exercer des pressions” sur des “appareils peu perméables comme ceux du Parti ou de l’Etat dans l’Allemagne nationale-socialiste”, le Prof. Giorgio Galli en déduit, très légitimement, dans sa préface au travail de Marco Fraquelli, Il filosofo proibito (Milan, 1994), qu’Evola “avait en réalité des projets politiques, de type élitiste, non dépourvus de potentialités opératives”.

Nous serons en mesure de prouver quelles étaient ces potentialités opératives en évoquant dans cet article un épisode des rapports entre Evola et le IIIème Reich. Mais quels étaient les “pays voisins” (de l’Allemagne) dans lesquels, selon l’Ahnenerbe, le Baron Evola développait ses activités? C’était, bien sûr et avant toute chose, l’Autriche, qui, de “pays voisin” allait devenir territoire du Reich le 13 mars 1938, la même année où Himmler reçoit sur son bureau le rapport consacré à Evola. Dans son autobiographie, Le chemin du cinabre, Evola écrit: “Il y avait encore à Vienne un sol fécond, où je passai l’hiver et où j’entrai en relation avec des représentants de la Droite et de l’ancienne aristocratie, notamment avec le groupe dont le philosophe Othmar Spann était le chef, un groupe qui agissait dans la même ligne. Là, j’ai collaboré étroitement avec le Prince Rohan, qui disposait d’un important réseau de relations”.

Les rapports d’Evola avec Spann avaient été dûment remarqués par les services de l’Ahnenerbe, car ceux-ci écrivent dans leur rapport: “Ses rapports concrets avec Spann ont été élucidés entretemps. Nous ne croyons pas trop nous tromper en disant qu’Evola voit en Spann un allié et profite de l’occasion pour s’en rapprocher, en essayant de donner à Spann un avenir politique”. Spann qui avait tenu la chaire d’économie et de sociologie à Vienne, fut interné immédiatement après l’Anschluss dans un camp de concentration. Il mourra à Neustift dans le Burgenland en 1950.

Durant le mois où l’Anschluss eut lieu, Evola était à Bucarest où, comme on le sait, il rencontra Corneliu Codreanu, de même que d’autres personnalités des mondes politique et culturel: le chef du Corps des Travailleurs Légionnaires Gheorghe Clime, l’ex-ministre Constantin Argetoianu, le doctrinaire du corporatisme Mihail Manoilescu, l’économiste Petre Tutea, le philosophe Nae Ionescu, le mathématicien Octav Onicescu, les intellectuels traditionalistes Vasile Lovinescu et Marcel Avramescu, l’historien des religions Mircea Eliade et bien d’autres (sur les milieux qu’a contactés Evola à Bucarest, cf. J. Evola, La tragedia della Guardia di Ferro, Rome, 1996). Ce fut forcément pendant le voyage qui l’amenait ou le ramenait de Roumanie qu’Evola se manifeste publiquement à Budapest en Hongrie, où il donne une conférence dans le Château Zichy pour un public d’aristocrates. Cependant, nous ne pouvons pas en dire davantage, dans l’état actuel de nos recherches, sur les contacts hongrois d’Evola.

Toujours en 1938, le Baron Evola s’est rendu à Prague, où il a développé une action politique de grande envergure, que l’on ne peut comprendre que si l’on sait qu’Evola avait déjà séjourné en Tchécoslovaquie dans les derniers mois de 1937, ce que nous pouvons par ailleurs apprendre dans une note de l’article intitulé “Panorama della Mostra antiebraica di Monaco” (Panorama de l’Exposition antijuive de Munich) publié dans La Vita italiana de janvier 1938 et reproduite dans Il genio d’Israele (Catania, 1992). Cette note dit ceci: “Le matériel qui constitue la base du présent article, de même que les catalogues de l’exposition de Munich, de l’exposition antibolchevique de Berlin, que les ouvrages scientifiques relatifs au problème juif dans les pays autres que la Tchécoslovaquie ont été confisqués au rédacteur du présent article au poste frontière germano-tchècoslovaque de Podmokly, sous prétexte qu’il s’agissait de publications interdites sur le territoire de la république tchécoslovaque”.

Evola est donc retourné à Prague pendant l’été 1938, comme l’attestent deux articles qu’il publie cette même année: le premier paraît dans Lo Stato d’octobre 1938, le second, plus long et plus criconstancié, dans Bibliografia Fascista de décembre 1938. Ces deux textes sont toujours disponibles aujourd’hui: ils ont été republiés dans des anthologies d’articles d’Evola (Lo Stato: 1934-1943, Rome, 1995, pp.262-265; Esplorazioni e disamine, Parme, 1994, vol. 1, pp. 237-248).

Evola écrit que “peu de temps avant la phase aigüe de la crise”, donc avant la révolte et la grève générale dans le Pays des Sudètes, qui eut lieu le 13 septembre, il avait fréquenté dans la capitale tchécoslovaque de “hautes personnalités tchèques en charge du gouvernement”, parmi lesquelles le ministre des affaires étrangères: “Kamil Krofta, alors ministre des affaires étrangères à Prague, lors d’une conversation que nous avons eue avec lui, nous a dit qu’il n’excluait pas l’idée d’une politique d’ensemble autonome menée de concert par les diverses puissances mineures de l’Europe centrale et balkanique, y compris la Tchécoslovaquie, soit une politique qui ne se réfèrerait pas unilatéralement à Paris ou à Londres, ou qui chercherait à troubler la politique internationale de l’Axe. Ainsi, il croyait que les grandes puissances pourraient avoir à Prague une sensation de sécurité, et il nous faisait sentir qu’il n’y avait aucune raison de demeurer sur le qui-vive et de chercher tous les moyens pour garantir la liberté et l’intégrité de l’Etat tchèque. Pourtant l’irréparable est arrivé”.

L'”irréparable”, ce fut l’annexion du territoire des Sudètes au Reich, le 1 octobre 1938, immédiatement après les entrevues de Munich. La Tchécoslovaquie, ainsi privée de ses territoires les plus riches en matières premières et en industries, de même que de son principal système de fortifications en Europe centrale, se réduisait à un territoire de 100.000 km2, avec dix millions d’habitants. Le 21 novembre, la nouvelle constitution avait consacré la naissance d’un Etat fédéral articulé sur trois régions largement autonomes: la Bohème-Moravie, la Slovaquie et la Ruthénie.

Le projet d’accorder une autonomie analogue au Pays des Sudètes avait été envisagé, avant que ce territoire ne soit purement et simplement annexé au Reich. Evola nous révèle en effet qu’il a “personnellement organisé une enquête à Berlin et à Prague” pour proposer une autonomie de “type helvétique” à concéder aux Sudètes à l’intérieur de la Tchécoslovaquie, ou, d'”organiser en cas extrême un plébiscite”. On peut penser aujourd’hui que la solution du statut autonome était plus conforme aux idées politiques d’Evola, car il se montrait favorable à un système articulé d’autonomies à l’intérieur d’un Etat supranational. Toutefois, Evola lui-même reconnaissait que la Tchécoslovaquie ne disposait ni d’une tradition séculaire comme la Suisse ni d’un principe universel comme l’ancienne Autriche, tradition et principe qui “seraient en mesure de garantir la solidarité et la stabilité d’un système impliquant et l’unité et la pluralité ou permettant de freiner, de l’intérieur, l’inévitable tendance centrifuge des groupes ethniques particuliers”.

Quoi qu’il en soit, on n’avait jamais évoqué auparavant “une annexion sic et simpliciter ni chez les Sudètes, ni à la Wilhelmstrasse”. “On avait en revanche toujours parlé d’une autonomie interne à l’Etat tchéque”. L'”enquête” menée par Evola à Berlin et à Prague semble bel et bien entrer dans le cadre d’une tentative à la fois en marge et à l’intérieur du ministère des affaires étrangères du Reich et que partageaient les milieux politique que fréquentait Evola à cette époque. En tout cas, ces péripéties dans la biographie d’Evola nous révèlent une dimension “diplomatique” des activités du penseur traditionaliste italien, qu’on avait ignoré jusqu’ici.